UNE RELIGIEUSE À L’ÉCOUTE

MARIE HEURTIN, de Jean-Pierre Améris – 1h35

Avec Isabelle Carré, Ariana Rivoire, Brigitte Catillon

Sortie : mercredi 12 novembre 2014

Je vote : 3 sur 5

L’histoire ?

Cette histoire est inspirée de faits réels qui se sont déroulés en France à la fin du 19ème siècle. Née sourde et aveugle en 1885, âgée de 14 ans, Marie Heurtin est incapable de communiquer. Son père, modeste artisan, ne peut se résoudre, comme le lui conseille un médecin qui la juge « débile », à la faire interner dans un asile. En désespoir de cause, il se rend à l’institut de Larnay, près de Poitiers, où des religieuses prennent en charge des jeunes filles sourdes. Malgré le scepticisme de la Mère supérieure, une jeune religieuse, Sœur Marguerite, se fait fort de s’occuper du « petit animal sauvage » qu’est Marie et de tout faire pour la sortir de sa nuit…

MARIE_HEURTIN_2 ∏ Michael CrottoPhotos  Michael Crotto
 

Que penser du film ?

Jean-Pierre Améris est un cinéaste qui aime ausculter les âmes humaines, plonger au cœur des psychologies particulières, dépeindre des êtres qui sont mal dans leur peau. On se souvient de son très beau film sur les soins palliatifs : C’est la vie.  Cette fois, avec Marie Heurtin, il a été inspiré par un livre de Louis Arnould, « Âmes en prison », écrit dans les années 20 et où se trouvait une série de portraits de sourds-aveugles. Il ajoute : « Ce qui m’a tout de suite attiré est ce rapport bientôt fusionnel qui va s’instaurer entre sœur Marguerite et cette enfant sauvage à laquelle elle doit tout apprendre, à commencer par le langage. J’ai immédiatement pressenti que cette relation avait dû être passionnante entre une religieuse à laquelle sa condition interdisait d’avoir des enfants, et cette petite qui allait devenir en quelque sorte sa propre fille, comme dans l’histoire d’Helen Keller. » Il a passé de longs moments à Lanay durant les quatre années de conception du scénario co-écrit avec Philippe Blasband et avoue avoir été marqué par cette communication qui se passe MARIE_HEURTIN_6 ∏ Michael Crottodes mots. « J’ai été bouleversé par ce contact très charnel et cette découverte qu’il pouvait y avoir une communication sans parole et pourtant efficace. »

En décrivant la difficile éducation de cette enfant coupée du monde, il dresse aussi le portrait d’un siècle où rien n’était fait pour de tels types d’enfants, issus de milieu très pauvre. Et même si leurs parents s’occupent d’eux avec amour,  sauf à la faire interner. C’est avec une grande justesse des scènes qu’il montre comment, petit à petit, on redonne les moyens à l’handicapé de s’échapper de cette prison intérieure et de revenir vers une vie sociale « normale ».

Loin de tout mysticisme de pacotille, le réalisateur sait aussi montrer comment sœur Marguerite s’investit, quitte à heurter ses consœurs et sa mère supérieure, pour aider cette enfant que tout le monde rejette. « Sa foi l’engage au travail, un travail patient et quotidien auprès de Marie. Elle n’implore pas Dieu d’accorder telle ou telle chose à Marie ou à elle-même, elle agit ! » Et ce, alors qu’elle est elle-même frappée d’une tuberculose sévère qui la condamne à moyen terme. Mais, avec opiniâtreté, sœur Marguerite se bat pour élever cette enfant qui est , comme elle le dit, « la lumière de son âme ».

C’est par des petits détails, par exemple par le truchement d’un simple couteau – l’objet favori de Marie – que cette éducation lente, obstinée se fait et Jean-Pierre Améris parvient, sans lasser le spectateur à nous faire partager ce travail de longue haleine, les découragements de sœur Marguerite. Il y est aidé aussi par les deux comédiennes principales.

Après un long casting, il a finalement trouvé Ariana Rivoire par hasard dans la cantine d’un lycée de Chambéry. Il raconte : « Cela a été une évidence absolue, c’était elle et pas une autre ! Et la question n’était même pas de savoir si Ariana savait jouer. Ce n’était pas mon souci. Car j’ai tout de suite pressenti qu’elle avait en elle la vivacité, la force qui devaient être celles de Marie Heurtin. » Grâce au jeu d’Ariana Rivoire qui est sourde mais « joue » l’aveugle avec un réalisme étonnant, le spectateur parvient à ressentir les difficultés à se positionner dans l’espace, à accomplir le plus petit geste de la vie quotidienne, et son enfermement permanent qui la rend si sauvage face au monde qui l’entoure.

MARIE_HEURTIN_1 ∏ Michael CrottoEt puis, le réalisateur a fait appel à une comédienne-fétiche de son univers : Isabelle Carré, déjà dirigée dans Maman est folle et Les Emotifs anonymes. Fidèle à son souci de véracité, outre des séjours à Larnay, la comédienne a appris le langage des signes. « Isabelle, qui aime la danse, a trouvé dans la langue des signes un nouveau langage des mains, du visage… un langage très expressif où tout le corps s’exprime » ajoute t-il.

In fine, cette aventure d’une enfant sauvage pas comme les autres trouve une résonance forte à l’écran et délivre un beau message humaniste qui peut toucher aussi bien ceux qui croient que les autres… En tout cas, Jean-Pierre Améris parvient à ne jamais tomber dans la moindre mièvrerie, ce qui n’était pas gagné avec un tel sujet.

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