Il y a des pages d’une grande beauté dans ce livre où alternent des moments d’humour – ainsi quand Kaddour, qui ressemblait à Louis de Funès signe à sa place un autographe dans la banlieue où il vit ou quand Eric Cantona, lors de la présentation à la famille, lui offre un… pastis – et des lignes d’une grande émotion. Notamment quand elle découvre que son père lui a parlé en français alors qu’il ne l’avait jamais fait auparavant ou qu’il répond à une voisine venant le prévenir qu’on a vu sa fille aînée parler avec des garçons : « Je ne sais pas de quelle fille vous parlez, je n’ai que trois garçons ». Une manière pour ce père tolérant, en faisant de sa fille aînée l’égal d’un garçon, de lui donner sa liberté de femme.
Avec ce père, il est aussi beaucoup question de rapport à la nature, même si, pour lui, il faut cultiver des arbres qui produisent, ce qui donne la séquence étonnante où il coupe deux arbres dans le jardin de sa fille dont il s’occupe durant son absence. Malgré une colère fugace, Rachida Brakni se souvient non sans tendresse : « Pour toi, la terre n’avait pas d’autre fonction que d’être nourricière. Cette croyance, tu l’as acquise enfant lorsque tu travaillais dans les champs – c’est pour ça que tu n’es probablement pas mort de faim. » Et le figuier qu’elle découvre au pied de la tombe de Kaddour – par mobile interposé car aucun membre de la famille n’a pu accompagner son cercueil en Algérie – prend alors une valeur toute symbolique.
Outre l’hommage au père, ce livre touche car il décrit le classique parcours de bien des immigrés ayant trimé dur en France, un parcours que, même devenue célèbre et médiatique, Rachida Brakni n’a pas oublié, elle qui fut aussi confrontée à la bêtise de certaines réactions, comme elle le rappelle : « À mes débuts, je ne comprenais pas la récurrence et la persistance d’un certain nombre de journalistes à ce sujet, comme si mon nom par ricochet faisait de toi un père tyrannique ou de moi une jeune fille en rupture de ban, à croire que mon origine et mon métier ne pouvaient tout simplement pas être compatible. »
Avec l’hommage à ce père personnel, intime sans jamais être tire-larmes, Rachide Brakni fait de cet homme simple un grand personnage.
(*) Ed. Stock
