Hommage
Michel Bouquet n’est plus. Il vient de mourir à l’âge respectable de 96 ans après avoir posé sa griffe sur plus de 80 films et illuminé les planches de son art. Un art fait de travail et de discrétion.
Sur scène, il restera à jamais l’interprète de Ionesco dont il avait joué 800 fois – en vingt ans – le personnage sarcastique de Béranger 1er dans Le Roi se meurt. Il jugeait la pièce « très dure à cause du chahut des sensations différentes par lesquelles l’acteur est obligé de passer, du plus comique au tragique pur. » Il avait été aussi magnifique chez Molière dans L’Avare, ou Le Malade imaginaire. Comme Molière, il aurait sans doute préféré être pris de malaise sur les planches avant de tirer sa révérence quelques heures après… lui qui, il y a quelques années, espérait « de ne jamais s’arrêter de jouer ». Michel Bouquet a plus prosaïquement fini ses jours à l’hôpital.
Michel Bouquet adorait la scène. Il a marqué le théâtre de l’après-guerre en faisant connaître en France l’œuvre d’Harold Pinter, en se mettant au service de grands textes classiques (de Molière à Strindberg) et contemporains (Samuel Beckett, Eugène Ionesco, ou encore Thomas Bernhard). C’est là que de sa diction parfaite, il parvenait à faire vivre la moindre nuance de texte, y compris quand il joua, au côté de Philippe Noiret, le personnage du mec de droite dans Les Côtelettes, de Bertrand Blier en 1997.
Avant d’embrasser la carrière que l’on sait, il avait fait ses études en pension avec ses trois frères, devenant un jeune homme réservé à cause des moqueries de ses camarades. Son père étant prisonnier de guerre, il aida sa mère en faisant des petits boulots : apprenti pâtissier, mécanicien, employé de banque. C’est à partir de 1943 que Michel Bouquet se tourna alors vers le théâtre en prenant des cours avec Maurice Escande, sociétaire de la Comédie-Française avant d’intégrer le Conservatoire d’art dramatique : Gérard Philipe y fut l’un de ses camarades.
Moins connue, sa passion pour Léo Ferré dont il enregistra en 2005 des Lettres non postées : il vint même sur scène au Théâtre Toursky à Marseille en dire magnifiquement une lors d’une soirée hommage au père de Avec le Temps. En 2003, il évoquait Ferré en disant : « J’ai eu une période très difficile dans ma vie et je me souviens que dans cette période difficile où j’étais dans l’insomnie, où j’étais dans les difficultés personnelles – assez difficile d’envisager d’en sortir sans y laisser la peau – et c’est là où Ferré a été extraordinaire pour moi parce qu’il m’est arrivé de réécouter les Rimbaud-Verlaine (….) et ce disque m’apportait …. des certitudes venaient à ma rencontre pour me dire que j’avais raison, pour me dire qu’un ami fraternel était là. Il n’en a jamais rien su, bien entendu, je n’ai pas été lui raconter ça… Et c’est là où l’on voit à quel point un artiste, quand il peut vous apporter ça devient un frère… un ami de toujours pour toujours. »

