LES ENFANTS IMMIGRÉS

LE BON GRAIN ET L’IVRAIE, de Manuela Fresil – 1h34

Documentaire

Sortie : mercredi 28 octobre 2020

Mon avis : 4 sur 5

Le pitch ?

En petite bande joyeuse, ils dansent, rient, font des batailles de boules de neige, mais où dormiront-ils cette nuit ? Dans un hall de gare ? Dans un centre d’hébergement ? En France, aucun enfant ne devrait se poser ces questions.

Ce qui touche dans ce doc ?

C’est en 2015 que Manuela Fresil a tourné ce documentaire à Annecy et sa région. Même si quelques avancées politiques ont eu lieu, comme le rappelle un bandeau déroulant à la fin du film, le parcours de combattant de ces enfants d’immigrés au quotidien conserve, malheureusement, toute son actualité. Pour évoquer la genèse de ce tournage, la réalisatrice explique  : «  Les enfants du centre d’hébergement ont tout de suite attiré mon at­tention. Je l’ai filmé pour montrer comment ils vivent dans le centre. Au départ, l’ambition du film était bien plus réduite que l’objet final. Il s’agis­sait de faire un film sur cette bande de gamin qui trouvaient la résilience dans leur jeu et leur confrontation de bande, pour tenir le coup face à l’angoisse de leurs parents. Une semaine après le début du tournage, en juin 2015, le préfet de police décide de fermer le centre et les enfants se retrouvent à la rue. J’habitais à côté de la gare d’Annecy, j’y voyais des enfants rôder. Et d’ailleurs, quand un des enfants du centre se demandait ce que leur ca­marade était devenu, les autres enfants répondaient “il est à la gare”. Cette phrase revenait souvent. On en disait pas plus mais on savait qu’ils squattaient dans le hall. »

Avec une caméra présente mais pas omniprésente, un regard des plus humains, Manuela Fresil suit les enfants dans leurs pérégrinations quotidiennes où, entre deux hébergements souvent des plus sommaires, ils survivent dans l’anonymat de la rue. A la mère de Burim, un des gamins les plus attachants du doc, qui lui demande « pourquoi elle filme« , elle répond spontanément « pour montrer que la vie c’est dur. »

On ne peut qu’être touché par la franchise de ses enfants qui expriment leurs joies et leurs peine devant la caméra avec un naturel confondant. Et un gamin comme Burim, dont la vitalité reste intacte malgré cette vie d’errance, s’impose comme une figure centrale de ce documentaire. Manuela Fresil sait parfaitement doser sa présence et ses questions pour laisser les enfants parler en toute franchise, tout en canalisant cette parole. Et quand sur les bords du lac d’Annecy, certains gamins jouent tandis qu’un musicien interprète à la guitare L’Étrangère, ce poème d’Aragon mis en musique par Léo Ferré, la séquence prend une signification toute symbolique.

In fine, Le Bon Grain et l’Ivraie apparaît comme un opus politique décryptant un quotidien que les grands médias ne font souvent que survoler. Manuela Fresil ajoute : « Je fais un cinéma que j’espère être une base de réflexion pour penser le politique. Je pense que filmer les enfants, ces en­fants-là, c’est filmer une partie du peuple, car ils sont le peuple au même titre que n’importe quel enfant. Pourtant, ils en sont exclus. Rien ne les distingue des autres enfants ! Ils ont tout en commun avec le peuple et n’ont pas de voix. Le labyrinthe de la demande d’asile, de cette hypocri­sie face aux exilés et migrants, les exclut du peuple. Je voulais raconter ça et comment la France, dans un système pervers, reprend de l’autre main ce qu’elle donne de l’une. Une loi formidable a été instaurée : toute personne en situation de dé­tresse doit être hébergée, c’est un droit fondamental. Mais en dessous de cette loi, il est écrit que le préfet mettra cette loi en place suivant les moyens dont il dispose… »

Un documentaire aussi humain qu’émouvant.

 

 

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