Patrimoine
Adapter un roman métaphysique de la classe du Désert des Tartares, de Dino Buzzati est un vrai défi. En le faisant en 1976 et en s’appuyant sur une distribution royale, Valerio Zurlini parvient à retranscrire l’essence du roman.
Dès les premières séquences du Désert des Tartares, le mot est répété. Cette vie de soldats dans la forteresse Bastiano est une vie « à attendre« . C’est le cœur du célébrissime roman de Dino Buzzati qui marqua les esprits dès sa parution en 1940 en Italie (et en 1949 en France). L’action se passe ici en 1900 aux confins d’un empire de l’Europe Centrale. Le jeune lieutenant Drogo vient de sortir de l’école militaire et se voit affecter à la forteresse de Bastiano, poste avancé de l’Empire aux bords d’une immense étendue aride : le désert des Tartares…
S’il est un texte métaphysique, derrière un récit de fiction classique – une forteresse où les soldats passent à attendre un ennemi improbable, sacrifiant à un rituel d’entraînement immuable – c’est bien Le Désert des Tartares, une longue réflexion sur la fuite du temps, la mort qui nous guette…
À l’époque de la sortie, Valerio Zurlini disait : « Les Tartares symbolisent « ceux qui devraient arriver et qui n’arrivent jamais », c’est-à-dire un moment qui pourrait être la gloire, voire le bonheur, et que la vie ne donne pas, parce que l’homme ne se réalise jamais totalement au cours de sa vie qu’au moment où il accepte sa mort. Tel est, à mon avis, le sens du livre de Buzzati. Le seul moment où l’homme devient véritablement un héros, c’est quand il se retrouve confronté à la mort et qu’il l’accepte. L’héroïsme, ce ne sont pas les actes d’audace qu’on peut faire quand on est jeune. (…) La forteresse est la véritable héroïne du film. »
Ce jeune soldat encore plein d’illusions est fort subtilement joué par Francis Perrin (également producteur du film) qui mesure à quel point ce mode de vie est dérisoire au fur et à mesure d’un récit où il se trouve confronté au vide. Et à cette insupportable attente qu’il tente de fuir. Avec très peu de scènes d’action (quelques entraînements, une chasse au sanglier, des cours de sabre), le film parvient à maintenir l’attention du spectateur et Zurlini sait admirablement bien tirer partie de la forteresse de Bam, la plus grande construite en adobe, et située au sud-est de l’Iran, pour faire évoluer les protagonistes de son récit. La photographie de Luciano Tovoli est majestueuse aussi et parvient à restituer la majestueuse beauté du décor aussi bien dans les plans serrés que dans les plans larges où la forteresse se détache sur un décor immaculé de collines.
Quant au casting, il est des plus solides. Max Von Sydow joue un officier à l’ancienne, perdu dans ses règlements, tout comme Giuliano Gemma. Quand à Vittorio Gassman, il suffit qu’il apparaisse pour donner une intensité à la moindre scène, tant il sait d’un seul regard capter l’attention.
Si Ennio Morricone réussit, une fois de plus, à adapter sa partition aux images, on sait aussi que le personnage de Drogo inspira un autre artiste : Jacques Brel dans Zangra.
Réflexion visuelle sur la vie, la mort, l’absurdité des ordres, d’un certain décorum, Le Désert des Tartares n’a pas pris une ride.
