SORTIE VOD
LA CORDILLÈRE DES SONGES, de Patricio Guzmàn- 1h25 , 1h24
Documentaire avec Pablo Salas (notamment)
Sortie VOD : à partir du 7 avril
Mon avis : 4 sur 5
Le pitch ?
Revenant dans son pays natal pour un nouveau documentaire, Patricio Guzmàn s’attaque au « dur », au vrai sens du terme – la montagne, cette cordillère des Andes – comme ces sculpteurs qui creusent et façonnent la roche et qui sont les témoins complices de la première partie du film. Filmant au plus près l’épine dorsale de son pays, il dévoile, à travers bien des témoignages, l’historie passée et récente de ce pays dans un retour aux sources aussi politique que poétique.
Ce qui touche dans le film ?
Ce nouveau documentaire est le troisième volet d’un retour au pays de Patricio Guzmàn, un cinéaste, né en 1941 à Santiago du Chili mais qui a, suite à la dictature féroce organisée par Pinochet après le sanglant coup d’état du 11 septembre 1973, a vécu plus d’années en exil que dans son pays natal.
Évoquant le tournage de ce documentaire, il soulignait à sa sortie en octobre dernier : « Au Chili, quand le soleil se lève, il a dû gravir des collines, des parois, des sommets avant d’atteindre la dernière pierre des Andes. Dans mon pays, la cordillère est partout mais pour les Chiliens, c’est une terre inconnue. Après être allé au nord pour Nostalgie de la lumière et au sud pour Le Bouton de nacre, j’ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l’histoire passée et récente du Chili. »
Avec le plan d’un drone survolant la maison de son enfance dont la façade masque un intérieur en ruines et qui a -pour combien de temps encore ? – échappé à la fièvre des promoteurs d’une Santiago nouvelle aux allures de labyrinthe et d’une capitale où, désormais, l’on se croise sans se parler vraiment, Patricio Guzmàn signe un documentaire poétique sur l’exil, le temps qui passe, les bouleversements économiques d’un pays qui, sous la férule de Pinochet et ses généraux, les économistes libéraux formés par l’école de Chicago ont pu accomplir un virage libéral en toute impunité. Et fondé leur réalisme politique sur l’autel de « la rentabilité » absolue.Ours d’argent au festival de Berlin et Œil d’or SCAM au dernier festival de Cannes, La Cordillère des songes montre que le cinéaste n’a pas renié les convictions politiques de sa jeunesse. Simplement,
il les évoque à travers le prisme de cette Cordillère si haute qu’elle transforme ce pays presque en île – elle est porte d’entrée mais aussi verrou- et qui est devenue pour lui « la métaphore de l’immuable. ».
Cette chaîne, ornant depuis des lustres les modestes boites d’allumettes, et qui reste tout un symbole même pour des artistes qui vivent désormais loin de leur pays comme Guillermo Muñoz qui a peint en exil une fresque de la Cordillère ornant le métro de la Capitale.
Outre le témoignage de l’écrivain Jorge Baradit, on ne peut qu’être ému par celui du caméraman et documentariste Pablo Salas dont la tanière constitue un trésor inaltérable pour préserver la mémoire d’un pays et de ses luttes, malgré une répression qui a tenté de faire table rase de tout un passé. Grâce aux images prises par cet homme courageux, on mesure comment une partie de la population – les femmes notamment dans des manifestations non violentes et réprimées par la force- veulent entretenir une mémoire. Avec ce constat glaçant d’un homme que l’on sent parfois un brin désabusé et qui dit, évoquant la junte : « Ils ont vendu le pays ». Notamment les mines de cuivre, source principale des ressources du Chili. Au passage, Patricio Guzmàn glisse une séquence d’une froideur glaciale quand il filme l’étage de l’immeuble où Pinochet et ses sbires ont organisé cette révolution libérale… en étouffant les libertés du pays dans un carcan répressif. Un documentaire passionnant de bout en bout.
Initialement prévue début avril, la sortie en DVD attendra – crise sanitaire oblige – quelques semaines (Pyramide Vidéo).

