LETTRE À INGER , de Marie Lucia Castrillon- 1h16
Documentaire
Sortie : mercredi 29 mai 2019
Mon avis : 4 sur 5
Le pitch ?
Inger Servolin est l’une des premières femmes productrices de documentaires en France. Elle fonde en 1968 la coopérative Slon devenue Iskra en 1973, une des rares maisons de productions de l’époque qui existe encore. Ces films constituent une part essentielle du patrimoine documentaire français.
Dans son film, Marie Lucia Castrillon comble un vide en retraçant le le parcours d’Inger Servolin une des premières femmes productrices de documentaire en France. Une femme libre et une femme engagée. Entre extraits de films, lettres adressées à Chris Marker et témoignages de ses compagnons de route, on mesure le courage qu’il a fallu à cette femme qui aurait pu faire carrière dans le business pour se lancer dans une telle aventure. « Je voulais m’engager dans des choses qui avaient une utilité politique », dit cette Norvégienne débarquée en France à 20 ans.
Ainsi, fut-elle une des chevilles ouvrières , en 1968, de ces Ciné-tracts, petits films en 16mm, silencieux, constitués uniquement de photographies et d’images fixes et qui étaient anonymes même si l’on peut reconnaître, ici ou là, la griffe d’un Jean-Luc Godard. Interrogée sur la paternité de ces films, à savoir notamment s’ils avaient été créées par Chris Marker, elle répondait en 2013 : « Je ne peux pas vous dire. On lance une idée et elle appartient à tout le monde. En ce qui me concerne, c’était mon premier véritable travail. Avant, j’avais fait des bricoles sur Loin du Vietnam [de Chris Marker, Jean-Luc Godard, William Klein, Claude Lelouch, Joris Ivens, Alain Resnais – 1967]. Mais la première chose que j’ai vraiment suivie en production, avant que SLON existe formellement sous forme d’entreprise, ce sont les Ciné-tracts à partir de 1968. Je m’occupais surtout des travaux de laboratoire. Je récupérais les négatifs, je les amenais à tirer et on faisait des petits rouleaux de 3 minutes qu’on commercialisait comme des petits pains. » Des films qui ont pu aussi voir le jour par le travail gracieux de copains de la télévision qui œuvraient la nuit sur certains trucs techniques, tels que les bancs-titres.
Productrice de la majeure partie des films de Chris Marker, avec lequel elle a entretenu une relation amicale forte, comme le raconte ses enfants, Inger Servolin retrace avec humilité et nostalgie son parcours atypique et une manière de travail reposant sur des tempéraments forts et un sens du système D pour trouver le moindre financement et minimiser les coûts. C’est aussi le parcours d’une femme qui avoue avoir toujours été révoltée par les injustices (« depuis que je suis toute petite et la mort de mon père« , dit-elle).
Au fur et à mesure du doc, on voit comment cette amoureuse du travail collectif a compris après la sortie du Fond de l’air est rouge, le documentaire clé de l’œuvre de Chris Marker et un intermède professionnel de deux ans en Angleterre, qu’il fallait un patron à cette entreprise au départ autogérée. Tâche à laquelle elle s’est attelée en parvenant à transmettre cette société de production de combat à d’autres. On mesure qu’elle a l’engagement communicatif au soin que les nouveaux membres de la société de production mettent à surveiller l’embarquement des bobines – la mémoire d’une vie de lutte- pour la Cinémathèque française qui veillera à leur conservation.
Sa règle de vie, Inger Servolin la résume dans une phrase à la fin de de doc passionnant : « Si on n’a pas d’utopie, on crève. Il est impossible de ne pas avoir de rêves et essayer de les faire, ça calme ». Dans une époque aussi molle que la nôtre idéologiquement, ce genre de personnalité fait plaisir à découvrir.

