L’OUEST, LE VRAI, DE JACQUES AUDIARD

LES FRÈRES SISTERS, de Jacques Audiard – 1h57

Avec Joaquin Phoenix, John C.Reilly, Jake Gyllenhaal

Sortie : mercredi 19 septembre 2018

Mon avis : 5 sur 5

Le pitch ?

Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d’une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l’Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit…

3 raisons d’y aller ?

Un western crépusculaire à souhait. En adaptant le roman de Patrick deWitt – que lui avaient conseillé de lire  John C.Reilly et Alison Dickey, son épouse lors du Festival de Toronto- Jacques Audiard offre sa vision de l’Ouest américain avec un vrai « dépaysement » face aux sujets qui l’ont inspiré jusque là. Avouant qu’il n’est pas spécialiste du genre – c’est peut-être un atout en l’occurrence – Jacques Audiard signe un western sombre dans la lignée de Little Big Man, Missouri Breaks ou L’Homme des hautes plaines, sans oublier Les Proies, de Siegel et sa séquence d’amputation... Des films dont aucun des personnages ne sort indemne de l’aventure contée.

Même s’il est question de rédemption au final des Frères Sisters, elle n’est envisageable qu’après bien des péripéties et d’épreuves qu’il faut bien se garder de révéler au terme de la longue cavale des deux frères tueurs à gages. De plus, pour la première fois, le cinéaste aborde ici le thème de la fraternité, lui dont le frère François s’est tué en voiture en 1975. Un drame qui inspira à son père un roman magnifique : La Nuit, le jour et toutes les autres nuits. Ce film lui est d’ailleurs dédié et le traitement de la fraternité, avec la redistribution du rôle de l’aîné – le plus jeune menant la danse avec toutes ses blessures enfouies- est d’une grande finesse.

Une mise en scène inspirée. Au générique, on est étonné de voir que le film a été tourné en Espagne et en Roumanie, tant le cinéaste et son équipe sont parvenus à nous faire croire que l’odyssée des deux frères se déroule bien sur la route de l’Oregon à San Francisco. En dehors des questions financières, ce choix a été la conséquence d’une réflexion personnelle. Il témoigne : « Le big sky, les villages pionniers, tous ces décors sont à dispo, avec la montagne en arrière-plan, la

profondeur… il suffit de les louer ! Il nous a semblé qu’il fallait être plus inventif que ça. Ce qui est en jeu, c’est le rapport que tu entretiens avec le réel en tant que metteur en scène. J’en avais déjà fait l’expérience sur Un prophète, où j’avais visité de vraies prisons, en France, en Suisse, en Belgique : tout ce réel n’aide pas à voir le cinéma. Au mieux, ça amène au documentaire ; ça ne pousse pas à avoir un véritable geste, ni une quelconque invention. »

Là où Audiard fait entendre sa petite musique, c’est dans les scènes dites de violence où l’utilisation de la nuit  comme huit-clos dramatique est une vraie trouvaille. Rien que la séquence d’ouverture est une réussite du genre. De  même, les séquences de chercheurs d’or – qui conduisent à un drame – sont magnifiquement filmées. Pour ce film, Audiard a travaillé pour la première fois avec Benoît Debie, chef opérateur belge qui est un habitué de Gaspard Noé avec un contraste entre un univers noctambule et un autre très coloré.

Un casting royal. Avec le duo de frères cabossés – Joaquin Phoenix et John C.Reilly – l’histoire prend une épaisseur indéniable tant les deux comédiens sont capables de passer de l’exubérance la plus totale (les scènes d’ébriété de Phoenix par exemple) à une économie dans le jeu dans les scènes de noir abattement. Commentaires de Jacques Audiard : « Ce sont deux vieux cow-boys usés, rincés, mais au fond, ils ont douze ans. Dans cette fraternité jamais remise en cause, quelque chose s’est figé, bloqué en enfance. Ils ne peuvent fonctionner qu’en couple, car cela les ramène à un moment irrésolu de leur enfance – ou peut-être résolu de manière vicieuse. » Quand à Jake Gyllenhaal, il campe, avec une nonchalance feinte, ce personnage de détective qui change soudain de camp et défend celui qu’il poursuivait jusqu’alors.

Avec le recul, Audiard avoue son étonnement devant la manière de jouer des acteurs américains : « Depuis des décennies, ils ont développé ce métier d’acteur « de cinéma ». Ils savent où est la caméra, quel est l’objectif, comment on va les voir, s’ils sont dans le cadre ou non, quel détail de leur expression va être capté. Tout cela était très nouveau pour moi et très impressionnant. Électrisant, même. Le tournage pouvait être dur, mais le matin j’étais incroyablement content de les retrouver. »

En s’attaquant au film de genre, Jacques Audiard réussit un western magnifique en forme de quête métaphysique sur la pureté de l’enfance et tous les reniements de l’âge adulte. Au dernier Festival de Deauville, le réalisateur a reçu, le 4 septembre dernier, le Prix du 44e Festival, décerné pour la première fois cette année. Et son western au long cours a décroché aussi à la dernière Mostra de Venise le Lion d’Argent du meilleur réalisateur. Un prix plus que mérité…

À signaler, la parution  de la nouvelle édition de Les Frères Sisters, chez Actes Sud.

 

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