MÉMOIRE D’UN CONDAMNÉ, de Sylvestre Meinzer – 1h25
Documentaire avec la voix de Pierre Arditi
Sortie : mercredi 1er novembre 2017
À mon avis : 4 sur 5
Le pitch ?
« Le 25 novembre 1910, au nom du peuple français, la Cour d’Assise de Seine Inférieure déclare Jules Durand coupable de complicité d’assassinat et ordonne qu’il ait la tête tranchée sur la place publique ». Cette grave erreur judiciaire s’est passée au Havre et elle n’a laissée aucune trace. Les dossiers sur « Le Dreyfus des ouvriers » ont mystérieusement disparu et la ville n’a cessé de se reconstruire, recouvrant ses blessures d’un sédiment de nouveauté et d’oubli.
Muni de deux portraits de Jules Durand, le réalisateur est parti à la recherche de ce qui reste de sa mémoire, retrouvant les lieux et les hommes que Jules Durand aurait pu rencontrer. Syndicalistes, dockers, juge, avocat, psychiatre, voisins… chacun se souvient de cette histoire et interroge son héritage, les luttes ouvrières et la justice de classe dont il est le symbole.
Et alors ?
La réalisatrice Sylvestre Meinzer a voulu par ce doc passionnant – tant l’histoire de ce sacrifié a été rayé de la mémoire collective – rendre hommage à un docker, militant de la Ligue antialcoolique et de la Ligue des droits de l’homme, qui dirigea le syndicat des ouvriers charbonniers en 1910. À l’époque, ses principales revendications sont des douches, une cantine sur les quais et des paies qui ne soient plus versées dans les bistrots. Comme le raconte un des syndicalistes du film, cette propagation de l’alcoolisme permettait de réduire les envies d’en découdre des ouvriers qui trimaient pour survivre.
Jules
Durand se bat donc pour que la condition ouvrière s’améliore un peu et il est un des acteurs principaux de la la grève qui éclate en août 1910, la grève éclate et qui durer trois semaines.
Pour le militant, le pire est à venir. Le 9 septembre 1910, sur le Quai d’Orléans, quatre hommes ivres se bagarrent : Louis Dongé, un « renard » succombe sous les coups de trois autres charbonniers grévistes. Dans le climat de guerre sociale de l’époque, ce fait divers tragique devient un moyen pour les grandes compagnies de ramener l’ordre en brisant les revendications des anarcho-syndicalistes. Jules Durand est arrêté le 11 septembre pour « incitation et complicité de meurtre ». De faux témoignages, suggestions et menaces, corruption permettent d’inculper Jules Durand, quand cent témoignages montrent le contraire.
Pour la réalisatrice, le cas Durand devient exemplaire d’une époque et d’une ville. Elle souligne : « Comme il n’existe aucun document officiel, juridique, médical, municipal, aucune archive à la Compagnie Générale Transatlantique, rien –ou presque rien- sur l’affaire Jules Durand, il n’était pas possible de faire un film documentaire classique. C’est donc un film sur la mémoire, mais au pluriel : mémoires d’un homme, mémoires d’une ville, mémoires de la classe ouvrière, mémoires de ceux qui se sentent porteurs de cette histoire. Le mot de « condamné » renvoi directement à Jules Durand.
Il a été condamné à la guillotine « au nom du peuple français » mais il a aussi été condamné à la folie et enfin condamné à l’oubli. Il y a comme une triple peine dans cette affaire. Ça rappelle aussi l’histoire de la ville, bombardée par les alliés, reconstruite complètement dans un esprit de nouveauté, et l’histoire des quartiers
prolétaires dont on a cherché à changer l’identité. Ça rappelle enfin l’histoire du monde ouvrier véritablement condamné à disparaître… dans le silence. »
Arrivant à faire revivre l’image de cet ouvrier sacrifié par le patronat et les notables du cru, multipliant les témoignages qui permettent de renouer avec une époque perdue – notamment en filmant le décor détruit de la prison de l’époque ou en interrogeant les descendants du syndicaliste – la réalisatrice redonne vie à un homme qui a dédié sa vie à la défense des plus démunis, des plus pauvres.
Cela donne des perspectives d’avenir aussi avec par exemple, l’étonnante séquence de jugement réhabilitant le condamné dans un tribunal reconstitué par des lycéens du Havre qui se sont penchés sur cette autre « affaire Dreyfus ». Un doc émouvant et éclairant sur un oublié de l’Histoire.
