CARMEN CASTILLO : LA NOSTALGIE CAMARADE !

Oscar BolivieFemmes Marseille

 ON EST VIVANTS, de Carmen Castillo – 1h43

Documentaire

Sortie : mercredi 29 avril 2015

Je vote : 4 sur 5

Quezako ?

De quoi est fait l’engagement politique aujourd’hui ? Est-il encore possible d’infléchir le cours fatal du monde ? C’est avec ces questions, dans un dialogue à la fois intime et politique avec son ami Daniel Bensaïd, philosophe et militant récemment disparu, que Carmen Castillo entreprend un voyage qui la mène vers ceux qui ont décidé de ne plus accepter le monde qu’on leur propose. Des sans domicile de Paris aux sans-terre brésiliens, des Zapatistes mexicains aux quartiers nord de Marseille, des guerriers de l’eau boliviens aux syndicalistes de Saint-Nazaire, les visages rencontrés dans ce chemin dessinent ensemble un portrait de l’engagement aujourd’hui, fait d’espoirs partagés, de rêves intimes, mais aussi de découragements et de défaites.

Et alors ?

Après avoir réalisé le très beau documentaire Rue Santa Fe, où elle racontait comment ses amis chiliens s’étaient battus, quitte à perdre leur vie, pour changer le monde en se s’insurgeant, Carmen Castillo a connu, comme d’autres, des moments de doute dans ses engagements et en voyant comme certains compagnons de route baissaient les bras. Elle poursuit : « Avec la fin de notre religion de l’Histoire, d’une révolution inéluctable, beaucoup d’entre nous ont tourné la page et pris d’autres chemins, parfois celui de l’acceptation ou du renoncement. J’ai bien sûr aussi fléchi, traversé des moments où l’impuissance l’emportait. Et pourtant, malgré moi, sans répit, entre l’Amérique Latine et la France, une rencontre venait m’arracher au confort d’une vie sans illusion. Face aux souffrances et au mépris, certains s’engageaient dans des expériences multiples. L’un me disait : « Il n’y a pas de fatalité, le présent peut toujours redistribuer les cartes. Le dernier mot n’est jamais dit. » L’autre affirmait : « Tant qu’on lutte, on est vivants ».

En 2010, la mort de Daniel Bensaïd, philosophe et théoricien du mouvement trotskiste en France, a été pour la cinéaste un déclic pour revenir sur la « question du sens des vies engagées« . Elle le fait parfois avec une pointe de nostalgie mais toujours dans une démarche dynamique à la rencontre de ceux qui, aux quatre coins du monde, continuent de penser que l’on peut changer l’inexorable marche d’une certaine société de consommation. En partageant les luttes des indiens de Bolivie porté par l’élection d’Evo Morales, comme des Sans Terre au Brésil, comme en suivant les actions des associations comme le DAL qui, en France, se bat pour la réquisition des logements privés et laissés à l’abandon, Carmen Castillo montre comment ces militants sont portés par une vraie énergie. Elle dit encore : « Tous ceux qui se trouvent liés à une action collective ressentent une sorte de joyeuse mélancolie. Je l’ai constaté souvent : il est rare que la Route Boliviejoie de la victoire soit durable, le chemin restant à parcourir est toujours long, l’amertume peut survenir. Mais sur ce chemin, ceux que nous rencontrons, ceux qui sont engagés avec nous pour un temps ou pour très longtemps, ceux avec qui nous vivons des expériences lumineuses, c’est ceux-là qui font de l’engagement une passion joyeuse. »

Point n’est besoin d’aller loin pour trouver de telles personnalités et Carmen Castillo le prouve en descendant dans les quartiers nord de Marseille à la rencontre de femmes de la Busserine qui continuent de lutter pour changer le quotidien et dont le témoignage est aussi joyeux qu’émouvant. Ou en filmant l’émotion de Christophe, un militant très impliqué dans la lutte des ouvriers de la raffinerie de Donges, entre Saint-Nazaire et Nantes. Et où, s’inspirant toujours des mots de son ami philosophe, elle illustre une de ses phrases : « Il y a des défaites qui ont le goût de victoires. »

Prolongement idéologique du splendide Le fond de l’air est rouge, de Chris Marker (1977), ce documentaire de Carmen Castillo, très bien réalisé, prouve qu’il y a encore des raisons de vouloir changer ce monde…

 

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