A force de voir sa silhouette longiligne monter les marches de Cannes, on avait oublié qu’Alain Resnais était mortel. Il vient de disparaître à 91 ans. Une grande page du cinéma français se ferme.
Il était né à Vannes dans le Morbihan le 3 juin 1922. Avec sa silhouette fine et sa tignasse blanche, Alain Resnais offrait une sorte de statue du commandeur du cinémad’auteur français, même si c’était oublier que ce cinéaste qui se définissait comme « un bricoleur » fut un grand expérimentateur et un réalisateur bourré d’humour. En tout cas, il fut un auteur moderne, sans doute plus gonflé parfois que les tenants de la Nouvelle Vague. A côté de Chris Marker, récemment disparu dans la discrétion absoluie et Agnès Varda, il faisait partie de l’autre bande, à côté de celle des Cahiers du cinéma : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Eric Rohmer… Deux bandes qui ont révolutionné, chacune à sa façon, le cinéma hexagonal et, par richochet, mondial.
Resnais a fait partie des élèves de l’HIDEC, célèbre école de cinéma a science du montage où, à 21 ans, il avait intégré la section montage. Chez Resnais, il y avait un sens original de faire un film, de le couper pour raconter une histoire dans l’Histoire. Rien que son travail sur Nuit et Brouillard a marqué à jamais le documentaire.
Nuit et brouillard – Alain Resnais – 1955… par sourigo
Et son Hiroshima mon amour, sur un scénario et des dialogues de Marguerite Duras, a aussi marqué l’écran noir de nos nuits blanches en racontant l’histoire d’une actrice qui vient tourner dans la ville martyr un film pour la paix: elle y croise un architecte japonais avec lequel elle a une liaison. Quand il lui parle de la tragédie collective causée par la bombe , elle lui répond par l’infamie publique de Nevers, tondue pour avoir aimé un soldat allemand. Dès ce premier long métrage, Alain Resnais avait osé bien des effets : une narration dans la discontinuité, une bande sonore obsédante, des éclats de conscience…Marqué comme d’autres réalisateurs qui avaient connu, jeune, la guerre, Resnais n’a pas cessé de revenir sur ce passé avec des films comme La guerre est finie, sur un scénario de Jorge Semprun.
Mais Resnais a aussi servi le romanesque : de Stavisky à Providence, passant par l’audacieuse transcription des théories neurophysiologiques du professeur Laborit sur le comportement humain dans Mon oncle d’Amérique. Fin directeur d’acteurs, Resnais aimait aussi le théâtre et l’a prouvé dans ses films les plus récents comme le facétieux On connaît la chanson, fantaisie sentimentale chantée ou Pas sur la bouche, ironique ballet sur la belle époque avec Darry Cowl, stupéfiant dans le rôle d’une femme.
Juste avant de quitter la scène sur la pointe des pieds, il avait tourné un dernier opus, Aimer, boire et chanter, que l’on découvrira le 26 mars. Si la mort a souvent été une compagne d’inspiration de ce cinéaste dandy, il l’a toujours cultivé un formidable appétit de vivre, réunissant autour de lui une brochette de comédiens qui formaient une vraie famille. Elle est aujourd’hui en deuil.


