En retraçant l’histoire de Majhoul, emprisonné en 1981 pendant les émeutes du pain au Maroc, qui ressort, 30 ans plus tard, en plein printemps arabe, Hicham Lasri signe avec C’est eux les chiens !, sur les écrans le 5 février, un portrait désenchanté de ce pays loin des images de carte postale.
A découvrir C’est eux les chiens !, on est frappé par la mise en scène accrocheuse, comme si le cinéaste recréait le style du reportage d’actualité. En suivant les errances de Mahjoul qui essaie de reconstituer son passé, Hicham Lasri montre comment le Maroc est loin aujourd’hui d’avoir soigné toutes les blessures du passé. Un film original, audacieux et fort. Il se confie.
Dans le dossier de présentation, vous citez un long poème de Léo Ferré, Le Chien. En quoi a t-il joué dans l’écriture de ce film ?
Thank you Satan est une chanson que j’aime beaucoup. Au moment de commencer à affiner ma note d’intention lors du développement du scénario, j’ai commencé à écouter Leo Ferré pour absorber un peu de cette tendresse désespérée, ce masque du désespoir qui me touche au plus profond. Et sans forcément inspirer l’écriture des personnages ou des péripéties, il y avait une « émotion » fondamentale liée à la musique et aux mots de Leo Ferré.
« Les plus beaux chants sont des chants de désespoir » avait écrit le même Ferré. Votre film qui fait un constat implacable de la réalité d’un pays laisse t-il une place à une lueur de changement ?
Le changement est inéluctable. La question est : dans quel sens les choses changent. En ce qui concerne mon film, il était question d’être lucide et dans la lucidité, il y a une part de désespoir. J’ai joué la note de l’ironie et de la corrosion pour brosser un portrait acide de la réalité du pays.
Pourquoi avoir pris le parti de montrer les images du Printemps arabe à travers des images de télévision ?
Mon choix était de faire un film d’urgence et d’immédiateté. De capturer l’euphorie agressive de Casablanca au moment des soulèvements populaires. En travaillant sur le scénario, j’ai pensé que ça pouvait être intéressant de raconter ce récit sur la révolution en jouant sur les codes de la grammaire cinématographique. Comment incarner un monde à travers la nouvelle manière de capturer les images via les téléphone, la téléréalité : c’est-à-dire des images du quotidien, à la fois spontanées et amateur ? Ma solution narrative est de choisir une mise en abyme d’une caméra intradiégétique, et de jouer avec les erreurs de la prise de son, les imperfections de la caméra comme éléments dramatiques.
Quand avez-vous décidé de cette mise en scène qui joue sur les images dans les images, des plans qui tremblent, des séquences venues de You Tube ?
Les choix de la mise en scène étaient dans le scénario au moment de l’élaboration du récit. L’idée séminale du projet est de raconter le récit d’un revenant après 30 ans de blackout mais aussi d’utiliser des images « banalisée » pour transcender la quête initiatique à travers un pays au bord de l’implosion.
Revenir sur des évènements de 1981 est-il une manière d’inciter le pouvoir à tenir compte des leçons du passé ?
Effectivement. Le problème c’est cette impression tenace de toujours répéter les mêmes erreurs, chaque fois que je regarde ce qui se passe dans le monde, je suis frappé par la violente amnésie qui nous pousse à chaque fois à remettre le couvert à ne jamais tirer profit des leçons du passé… Je trouvais que le geste radical du soulèvement populaire du Printemps arabe renvoie à l’occasion avortée en 1981 au moment des « émeutes du pain ». Beaucoup de gens ont été raflés, emprisonnés, torturés ou enterrés dans des trous, c’est quelque chose qu’il ne faudra pas oublier. J’aime l’idée de l’affirmation de l’individu au moment du Printemps Arabe, je trouve logique la désillusion qui a suivi mais il y a une rupture importante à prendre en compte. Désormais, le « sujet » arabe, est devenu un « citoyen » du monde !
Pourquoi avoir choisi de faire promener votre personnage principal avec une roulette de stabilisateur de vélo? Un symbole ?
Le stabilisateur est plutôt une figure rhétorique propre au film, un gimmick narratif important qui renvoi au côté «cercle vicieux » qui narre le film ainsi qu’au décalage de l’utilisation de cet objet par – 404 – le personnage principal. Il doit revenir pour retrouver son fils avec ce qu’il lui a promis comme cadeau trente ans auparavant.
Avez-vous pu tourner facilement votre film au Maroc ?
On a eu quelques abandons de postes et quelques refus d’accès à certains décors, mais personne n’est venu nous interdire quoi que ce soit. Parfois le plus compliqué, c’est l’autocensure car la censure est contournable.
