Sans dévaluer certains films incriminés – il souligne ainsi la qualité des films d’un Eric Rohmer dans lequel « le travail n’existe pas » – Rob Grams (ci-contre) n’est pas le plus convaincant quand il tisse un lien parfois rapide entre « male gaze » et « Bourgeois Gaze ». Et sa vision des « films sociaux » peut sembler un brin caricaturale parfois. Ainsi quand il réduit un film comme Nomadland à un opus tourné avec l’aval de Amazon, qui aurait laissé Chloé Zhao tourner dans ses entrepôts, preuve que l’histoire ne lui était pas défavorable. Il note : « Si les emplois occupés par la protagoniste sont montrés comme relativement pénibles, il n’est jamais question d’exploitation. » Comme si la description de la vie nomade de la femme campée par Frances McDormand n’était simplement « qu’émouvant » et pas assez critique du système capitaliste. On peut voir une beaucoup plus grande finesse dans ce scénario.
En revanche, l’analyse sur les « moyens de production sous contrôle » est assez convaincante. Et montre bien notamment comment l’industrie cinématographique est dominée par une couche de population. L’auteur rappelle par exemple : « Environ 40 % des réalisateurs français sont issus de la bourgeoisie culturelle, artistique et médiatique. On trouve ainsi des enfants d’écrivains (Agnès Jaoui, Vincent Delerm), de journalistes (Léos Carax, Francis Veber, Mathieu Amalric, Xavier Giannnoli, Félix Moati, Aïssa Maïga), de musiciens classiques (Daniel Auteuil, Valeria Bruni Tedeschi) et de chanteurs (Charlotte Gainsbourgà, de peintres (Patrice Chéreau, Gaspar Noé) et de marchands d’art (Emmanuel Mouret). »
Si l’essai est assez combattif face aux critiques installées et qui joue les prescripteurs , Rob Grams aurait pu évoquer plus longuement certes textes sur la place des prolos au cinéma, par exemple les recherches d’un Fabrice Montebello sur les ciné-clubs ouvriers ou des revues qui, tel Positif, traite du cinéma avec une approche plus marxiste. Et on peut s’étonner de sa lecture de Sans filtre, de Ruben Östlund (Palme d’or au Festival de Cannes 2022) « qui met en scène les rapports de pouvoir dans une croisière de luxe chaotique. » De fait, là où Rob Grams semble voir dans le retournement final une vision audacieuse avec « la femme d’entretien devenue leader sur l’île« , on peut aussi considérer que la morale du film consisterait à dire que les pauvres sont aussi immondes que les riches quand ils prennent le pouvoir.
Avec cet essai, Rob Grams met les pieds dans le plat et s’attaque à l’entre-soi de l’industrie cinématographique. Mais le risque d’un tel opus de combat est de proposer des analyses parfois un brin expéditives.
(*) Ed. Les liens qui se libérent.

